TENTATIVE

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TENTATIVE

Tentative - EP "06H37" disponible !

“Tentative” : pourquoi Charlie a-t-elle donné ce nom à un projet qui tient plus du coup de maître que de l’essai ? En hommage au recueil de Marina Tsvétaeva, Tentative de jalousie. Logique : la fièvre et l’affranchissement de ces 5 titres qui nous transpercent de toute part, ils remontent aussi à ça, à cette poétesse russe séditieuse qui échappa aux Bolchéviques en 1922 pour rallier Paris, perdant une fille (morte de faim), retournant à Moscou en 1939, se suicidant par pendaison après que son mari soit fusillé, non sans avoir auparavant livré une flopée de textes qui provoquèrent l’effroi et l’admiration de Boris Pasternak et Rainer Maria Rilke.

Pour balancer ses paroles incendiées, entre chanté-parlé, cris et chuchotements, Charlie, 25 ans, au taquet, alerte, caustique, vénère, romantique, décoiffante, mal recoiffée, givrée et bouillonnante, choisit donc la musique idéale : un son qui vient du froid, une vague glacée, la coldwave du futur – l’alliage du chaud et du transi produisant une réaction détonante : l’album de l’ultra-contemporanéité. Face à une industrie musicale mercantile qui nous abreuve jusqu’à la nausée de musique urbaine, Tentative redonne avec urgence et fierté sa voix au punk synthétique, à la jeunesse white trash. BFM, CNews et LCI nous racontent-ils des conneries ? Les infos passent-elles à côté de nos vies, nos flips, nos aversions et nos extases ? Tentative n’a pas de réponse à ces questions, surtout pas, mais par contre, Tentative, l’EP, s’impose comme le meilleur des antidotes à tous les robinets toxiques qui polluent nos réseaux.

Elle s’appelle donc Charlie. Comme le batteur des Stones. Sachant que ce prénom est un dérivé latin de « Karolus », qui signifie « homme viril », c’était pas gagné, sauf que cette Charlie- là porte des ovaires bien affirmés, un clito bien trempé. Elle peut proclamer « Je suis
Charlie » sans que personne n’y trouve rien à redire. Cette femme vient d’ailleurs : d’Annecy, où elle a passé toute son enfance. A quinze ans, en 2011, elle fait tache à l’école : elle écoute les Bérurier Noir et Public Image Ltd alors que ses petits camarades de classe ne jurent que par Maroon 5 et The Black Eyed Peas. On la regarde d’un mauvais œil ? Elle plonge plus loin, dans Ludwig von 88, Can, Silver Apples, se prend de passion pour LiLiPUT, ex-Kleenex, ces post-punkettes à la fois suisses, drôles, féministes et décapantes. Conséquence directe : Charlie ne veut plus de son train-train famille-bahut-dodo. A 17 ans, elle se casse.
D’abord Paris, où elle dégotte des petits boulots, et puisqu’elle s’intéresse à tout ce qui touche à l’image, elle se fait embaucher comme assistante dans une boîte de prod’ de docus, et la voilà en Amérique latine, en Antarctique, aux quatre coins du monde, à aider durant ces années formatrices des équipes à rapporter des sujets géographiques. Quand elle se pose de nouveau à Paris, entre deux corvées de mannequinat, elle cofonde un collectif, Woops Expérimental, organisant plusieurs séries d’happenings dans une capitale qui s’embourgeoise, des performances qui fusionnent ses dadas, live musicaux, peintures,

photographies, vidéos… Charlie filme elle-même ses propres visions, monte, coupe, traficote, et elle écrit.
Elle sort, elle écrit, des reportages personnels et métaphoriques sur sa génération, ceux qui ont 20 ans en 2016, ceux qui rêvent d’une vie dérangée, de parcours spontanés, ceux qui ne savent pas ce qu’ils feront dans deux ans, dans deux heures, ceux qui veulent profiter du temps présent mais refusent de profiter, ceux qui s’en branlent et flippent de tout. Charlie écrit, elle déborde de notes, et puisque cette frénésie n’a rien d’une démarche thérapeutique ou journalistique, et puisque parallèlement elle passe ses nuits blanches à écouter Kraftwerk, Ariel Pink, Liaisons Dangereuses, Brian Eno & Robert Fripp, Altered Images, White Noise, Charlie décide de faire le tri dans ses textes pour les mettre en musique. Comment accoupler le français avec le son de sa génération, avec des rythmes synthétiques et un esprit rock ? Il existe des précédents plus que convaincants – des Rita Mistouko à Rebeka Warrior. Il y a aussi Daniel Balavoine, puisque la musique est une confiserie emplie de bonbons acides : à partir de ses influences éclectiques, Charlie crée sa propre chocolaterie.

Toutes ces tentatives de chansons tombent entre les oreilles d’un expert. Marc Collin est subjugué par ces diamants bruts. Pionnier de la french touch, il a débuté avec Nicolas Godin (Air), a enchainé avec Ivan Smagghe, bossé avec Tuxedomoon, Juliette Lewis et Martin Gore, produit Corine, Yasmine Hamdan…, composé plusieurs Bandes-Originales, créé avec succès le concept Nouvelle Vague, réalisé le film Le Choc du futur, et il a monté le label Kwaidan Records, proposant à Charlie de la signer et produire. Flattée, Charlie hésite quand même : ok, ce mec est un crack, ils sont totalement sur la même longueur d’onde, mais va-t-il chercher à la lisser ? Elle n’avait pas pigé : Collin met de l’huile sur le feu, l’encourage à se dépasser. Et Charlie, elle ne demande que ça.

Il y a cette chanson, «Louis», du Alice Glass (Crystal Castle) emporté, où il est question d’un proche mort par overdose de MD, Charlie peut hurler son désespoir, son incompréhension, « Louis tu avais beaucoup trop d’amis / Louis ton seul ennemi c’était l’ennui / Louis tu n’avais que vingt ans / Et pourtant déjà plus le temps / Louis tout est pardonné ». s’est trouvée un cousine.

Et «Chlamydia», reminiscent de DAF ? Une chanson sur une jolie fleur ? Non : sur une MST. « Chlamydia, salut à toi / Chlamydia, mets pas tes doigts / Chlamydia, bien fait pour toi / Chlamydia ha ha ha ha ». Ok. Et «Prostitution» ? Oui, vendre son cul, mais plutôt métaphoriquement : solder son âme – « Tu as trop couru / Après les heures perdues / Les relations contractuelles / Et les échanges virtuels / Tu vends tes sentiments / Tes idées sur du papier glacé / Mets moi une fessée / Tu t’es déjà suicidé / Prostitution, Tu as trop d’ambition / Mais plus les moyens de tes convictions ».

Le splendide «Pile Pâle» invite Cyril Pansal (des puissants Maman Kusters) pour un ping pong textuel sur fond d’italo polaire, «Le verre solitaire» traitant d’alcoolisme : bienvenue dans Glauque World ? Vie de merde point com ? Mondo electro sordido ? Turpitudes deux points zéro ?

Même pas. Sûrement pas.

Charlie n’aime pas la facilité, fut-ce-t-elle dark.
06h37, 5 titres comme instantané musical de notre époque, charrie de l’angoisse, mais c’est plus fort qu’elle, Charlie tire toujours vers le haut et la lumière, réussissant ce tour de force : introduire de la facétie dans une musique jamais facétieuse, un esprit punk et déconnant

dans un corps sombre, une bonne dose d’anarchie jouissive dans un monde trop souvent victimisé. Face au monopole impérialiste de la musique urbaine, l’alternatif Tentative EP prône un hédonisme équitable, une jubilation spirituelle, une impertinence non-calculée, avec des titres mélancoliques qui procurent une joie irrépressible, des morceaux énervés qui apaisent, des mélodies festives qui questionnent sur notre rapport au contemporain, des rythmes froids qui enflamment, des chansons inventives et immédiatement impactantes. Nous revoilà connecté à Marina Tsvétaeva, qui écrivait, dans Vivre dans le feu : « Je ne veux pas du paradis, où tout est béat, aérien, – j’aime tellement les visages, les gestes, l’existence quotidienne ! Je ne veux pas de la vie non plus, où tout est si clair, si simple et grossier- grossier ! Mes yeux et mes mains arrachent involontairement les voiles – si brillants ! – de tout. » Comment résumer Tentative ? Par son synonyme : « une expérience » – à vivre absolument. Mais aussi par son antonyme : « une réussite » – suffocante.

On en parle dans la presse

 

 

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